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13 octobre 2022 4 13 /10 /octobre /2022 13:31

"Prouver que j'ai été moi-même toute ma vie... C'est le problème, non ?"... Telle est l'une des questions que pose Peer Gynt au Ve acte de la pièce éponyme d'Ibsen dans l'adaptation d'Eric Da Silva en 1995 au Théâtre de Gennevilliers...  Peer Gynt qui se transforme tout au long de la pièce  au gré de ses rencontres... changeant sans cesse d'emplois et d'identités... et prenant la fuite dès qu'on veut l'enfermer dans l'une d'elles alors qu'il cherche à préserver sa propre personnalité, à rester lui-même...  Mais qui est-il au juste...? Une seule et même personne avec de multiples identités...? Pour son ex beau-père, le Vieux de Dovre, Peer Gynt n'est resté toute sa vie qu'un Troll des montagnes... mais sans tenir compte des transformations qu'a connu Peer par la suite ou bien de la personne qu'il était avant son séjour chez les Trolls... Quand, au soir de sa vie, Peer épluche comme les pelures d'un oignon les différentes étapes de son existence, il ne parvient pas à trouver son "moi profond" aussi loin qu'il remonte dans le passé... Alors, question de l'ipséité, qu'est-ce qu'être soi-même...? un matériau complexe et évolutif qu'on a du mal à saisir...? 

 

Thèmes de l'identité et de la trans-identité... c'est un peu les questions que pose aussi le metteur en scène suédois Marcus Lindeen (assisté de Mariane Segol-Samoy pour les traductions et les adaptations en français) à travers les spectacles  qu'il présente au T2G jusqu'au 17 octobre 2022  avec La Trilogie des identités...  Ainsi, de formation journalistique, ancien journaliste de radio en particulier, il s'est appuyé sur un corpus d'entretiens pour transposer sur le plan artistique (variations sur les formes), au cinéma et ici au théâtre, des faits et des personnages inspirés du réel... Un théâtre documentaire donc... avec une mise en scène minimale... mais pas exempte de transformations : puisque sont transformés en comédiens des non professionnels qui se sont identifiés aux personnes dont ils interprètent la vie... A cet égard, on notera aussi que le personnage de Peer Gynt, qui passe sans cesse  (si ce n'est d'un rôle) d'une identité à une autre, est lui-même une sorte d'allégorie de l'acteur ou du comédien... Sur le plan du jeu scénique, les interprètes de La Trilogie sont immergés au sein du public à l'intérieur de gradins ou de chaises disposés en cercle... et les entretiens individuels recueillis par Marcus Lindeen sont transposés sur le mode de la conversation en échanges croisés entre les comédiens qui dialoguent, s'interpellent, se questionnent pour rapporter leurs expériences respectives... Expériences entrecoupées et prolongées par la projection d'extraits de films réalisés par Martin Lindeen lui-même sur le même sujet... Mais de quoi parle t-on alors précisément...? Dix personnages pour combien d'identités...? Les cas de figure(s) varient selon les spectacles...

 

Wild Minds (et non pas Relatos salvajes , le titre d'un film argentin) a trait au "trouble de la rêverie compulsive" : la tendance obsessionnelle de certaines personnes à se réfugier dans un monde imaginaire qui finit par dominer leur vie. Conversations à cinq personnages, trois femmes et deux hommes aux âges et origines divers confrontent ainsi leurs rêves aux contenus plus ou moins utopiques ou prosaïques. L'une est évangéliste et trouve l'inspiration dans l'heroic fantasy. L'autre habite un village perdu et rêve, pour s'évader, de télévision : avec l'idée de rencontrer un jour l'animateur Yann Barthès. Une bibliothécaire, de son côté, s'invente un personnage de fiction littéraire dont elle cherche la trace dans la réalité en se rendant sur les lieux où elle décide de le faire vivre. Une femme mariée, qui a vécu lors de sa jeunesse dans un quartier difficile, invente, pour sa part, un personnage de dealer dont elle se plaît à imaginer la trame aventureuse de son existence. Un homme marié insiste sur le fait qu'il ne rêve que de choses "ordinaires" et s'invente une fille puisqu'il n'a pas eu d'enfants. Ainsi, les vies de toutes ces personnes ne seraient-elles dominées que par des songes et la compagnie de personnages qu'il se sont inventés...?  "Je rêve" ou "Je ne vis pas ma vie, je la rêve" chantait Jacques Higelin... Mais le rêve et l'imaginaire ne sont-ils pas moteurs d'action dans la vie de tout à chacun ? Si on se réfère encore à Peer Gynt, on ne sait pas trop si le personnage d'Ibsen est un rêveur qui relate ce qu'il a fabulé ou bien un homme d'action dont tous les gestes et paroles dans le monde réel auraient été portés par l'imaginaire qu'il a en lui...  De son côté, dans un court essai, Robert Louis Stevenson confiait qu'il avait trouvé l'inspiration de son oeuvre littéraire dans les "petits personnages" qui agitaient ses rêves... Personnalités rêveuses et un monde de rêves porteurs d'identités et de vies multiples...? Pour ce qui est du dédoublement de personnalité, on pense aussi avec Stevenson à Dr Jekyll et Mr Hyde...

 

Sans sortir forcément du psychisme, les deux autres spectacles de La Trilogie des identités sont cette fois ci-plus en rapport avec des identités et des trans-identités physiques ou sexuelles. Ainsi, L'Aventure invisible met en scène trois personnages touchés physiquement dans leur identité apparente ou intérieure. L'un est un homme affecté par une maladie dégénérative qui lui déforme la figure et qui, par deux fois, se voit dans l'obligation de se faire greffer un nouveau visage. Un même homme pour trois visages donc, et trois identités physiques différentes. Quadragénaire, il vit paradoxalement avec le visage d'un jeune homme d'une vingtaine d'années. De son côté, une femme touchée intérieurement par un AVC perd la mémoire de sa vie antérieure et doit s'inventer une nouvelle personnalité, une nouvelle identité sans les souvenirs de son existence passée. Enfin, une cinéaste queer refuse de sortir de l'ambiguïté sexuelle d'une personnalité androgyne qu'elle assume socialement en s'affirmant artistiquement. Elle prend ainsi modèle sur l'oeuvre et la vie d'une photographe surréaliste française de l'entre-deux-guerres pour inspirer sa propre existence. Mais combien d'identités alors pour les personnages éponymes de Orlando et Mikael dotés aussi de personnalités androgynes ? L'un et l'autre transformistes sont des hommes devenus femmes avant de reprendre les attributs sexuels de la masculinité selon, pour chacun d'eux, des parcours et des styles de vie singuliers et différents. Référence littéraire, le prénom Orlando est inspiré d'un personnage androgyne d'un roman de Virginia Woolf. Le spectacle restitue scéniquement une conversation que les deux protagoniste d'origine ont eu pour la radio suédoise.

 

Ce qu'on peut noter au final, c'est que les questions liées à la trans-identité  (apparente ou réelle) au sens large (et pas seulement sexuelle) sont couramment traitées dans la création artistique : en particulier théâtrale. Si on se réfère au théâtre grec antique, les masques transfiguraient les  acteurs. Et si la convention d'alors voulait que seuls des hommes puissent accéder à la scène théâtrale, on peut imaginer pour les représentations de  L'Assemblée des femmes  d'Aristophane des hommes interprétant des femmes qui jouaient aux hommes sur la "scène politique" athénienne. Pour ce qui est du théâtre élisabéthain, Shakespeare dans notamment La Nuit des rois joue sur le déguisement et l'échange des identités sexuelles tandis que Le songe d'une nuit d'été évoque toutes les transformations ou métamorphoses. Quant à Peer Gynt d'Ibsen au XIXe siècle, comme indiqué plus haut, la pièce peut refléter toutes les transformations liées à la vie ou à la condition d'acteur. Les exemples de trans-identités sont multiples. Sujet de société, alors que le débat public ou médiatique tend souvent à caricaturer ou bêtifier les choses,  Marcus Lindeen semble rechercher une voie à la fois journalistique et artistique  pacifiée pour rendre compte des faits  : "Les personnages de mes pièces ne se battent pas et n'essaient pas de se positionner les uns contre les autres. Au contraire, ils se posent simplement des questions pour essayer de comprendre la complexité de leurs différentes expériences." Sic transit gloria mundi... Ainsi va la gloire du monde...? et la gloire du théâtre en particulier...? Ce n'est évidemment pas la seule voie de la création théâtrale possible... mais elle pose bien le sujet avec intelligence et sensibilité. Une prime aux deux spectacles les plus longs, L'Aventure invisible ainsi que Orlando et Michaël, dont les dispositifs sont les plus aboutis.

 

La Trilogie des identités de Marcus Lindeen jusqu'au 17 octobre 2022 au CDN de Gennevilliers. Tel : 01 41 32 26 10.

 

Les acteurs de L'Aventure invisible de Marcus Lindeen. Photo de Maya Legos.

 

Article au départ prévu pour une nouvelle revue en ligne Le Bateau ivre qui aurait dû voir le jour durant ce mois d'octobre.

 

Blog de Philippe Prunet (Overblog) : 13 octobre 2022.

 

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