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25 septembre 2021 6 25 /09 /septembre /2021 13:54

Sur la lecture de Marcel Proust. Préface écrite en 1905 pour sa traduction de Sésame et les Lys de John Ruskin. Rééditée en 1988 aux éditions Actes Sud.

 

Dans ce passage, où Proust manie le paradoxe, il est question de l'art de la citation :  des citations extraites des livres et de leurs rapports à la vérité. Doit-on les considérer comme des arguments formels d'autorité auxquels ont doit, précisément, communément se conformer...? Ou bien comme des sources d'inspiration libre, voire individuelle...? Citations et lectures qui, exprimé différemment, comme les ailes d'un "ange" permettent de s'élever plus "légèrement"... 

 

<< Cette conception d'une vérité sourde aux appels de la réflexion et docile au jeu des influences, d'une vérité qui s'obtient par lettres de recommandations, que vous remet en mains propres celui qui la détenait matériellement sans peut-être seulement la connaître, d'une vérité qui se laisse copier sur un carnet, cette conception de la vérité est pourtant loin d'être la plus dangereuse de toutes. Car bien souvent pour l'historien, même pour l'érudit, cette vérité qu'ils vont chercher au loin dans un livre est moins, à proprement parler, la vérité elle-même que son indice ou sa preuve, laissant par conséquent place à une autre vérité qu'elle annonce ou qu'elle vérifie et qui, elle, est du moins une création individuelle de leurs esprit. Il n'en est pas de même pour le lettré. Lui, lit pour lire, pour retenir ce qu'il a lu. Pour lui, le livre n'est pas l'ange qui s'envole aussitôt qu'il a ouvert les portes du jardin céleste, mais une idole immobile, qu'il adore pour elle-même, qui, au lieu de recevoir une dignité vraie de pensée qu'elle éveille, communique une dignité factice à tout ce qui l'entoure. Le lettré invoque en souriant en l'honneur de tel nom qu'il se trouve dans Villehardouin ou dans Boccace, en faveur de tel usage qu'il décrit dans Virgile. Son esprit sans activité originale ne sait pas isoler dans les livres la substance qui pourrait le rendre plus fort; il s'encombre de leur forme intacte, qui, au lieu d'être pour lui un un élément assimilable, un principe de vie, n'est qu'un corps étranger, un principe de mort. Est-il besoin de dire que si je qualifie de malsains ce goût, cette sorte de respect fétichiste pour le livres, c'est relativement à ce que seraient les habitudes idéales d'un esprit sans défauts qui n'existe pas, et comme le font les physiologistes qui décrivent un fonctionnement d'organes normal tel qu'il ne s'en rencontre guère chez les êtres vivants. Dans la réalité, au contraire, où il n'y a pas plus d'esprits parfaits que de corps  entièrement sains, ceux que nous appelons les grands esprits sont atteints comme les autres de cette "maladie littéraire". (...) Aussi, les plus grands écrivains, dans les heures où ils ne sont pas en communication directe avec la pensée, se plaisent dans la société des livres. (...) >>

 

Et Marcel Proust cite ainsi quelques exemples d'écrivains et de penseurs. Il donne ici les exemples de Victor Hugo, Maeterlinck ou Schopenhauer... Mais on pourrait y ajouter notamment, pour son érudition et son art de la citation personnelle, Montaigne :

 

<< (...) et nous  n'apprenons pas sans plaisir qu'Hugo savait Quinte-Curce, Tacite et Justin par coeur, qu'il était en mesure, si on contestait devant lui la légitimité d'un terme, d'en établir la filiation, jusqu'à l'origine, par des citations qui prouvaient une véritable érudition. (J'ai montré ailleurs comment cette érudition avait chez lui nourrit le génie au lieu de l'étouffer, comme un paquet de fagots qui éteint un petit feu et en accroît un grand.) Maetrerlinck, qui est pour nous le contraire du lettré, dont l'esprit est perpétuellement ouvert aux mille émotions anonymes communiquées par la ruche, le parterre ou l'herbage, nous rassure grandement sur les dangers de l'érudition, presque de la bibliophilie, quand il nous décrit en amateur les gravures qui ornent une vieille édition de Jacob Cats ou de l'abbé Sanderus. Ces dangers, d'ailleurs, quand ils existent, menaçant beaucoup moins l'intelligence que la sensibilité, la capacité de lecture profitable, si l'on peut ainsi dire, est beaucoup plus grande que chez les écrivains d'imagination. Schopenhauer, par exemple, nous offre l'image d'un esprit dont la vitalité porte légèrement la plus énorme lecture, chaque connaissance nouvelle étant immédiatement réduite à la part de réalité, à la portion vivante qu'elle contient.

 

Schopenhauer n'avance jamais une opinion sans l'appuyer aussitôt sur plusieurs citations, mais on sent chez lui que les textes cités ne sont pour lui que des exemples, des allusions inconscientes et anticipées où il aime à retrouver quelques traits de sa propre pensée, mais qui ne l'ont nullement inspirées. (...) >>

 

Victor Hugo en penseur appuyé sur un livre.

 

Blog de Philippe Prunet (Overblog) : 25 septembre 2021.

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